Au coeur d'un chantier historique - Interview de Jean-Pierre Beaussier

15 oct. 2019

Jean-Pierre Beaussier directeur de l’entreprise La Forge d’Art Loubière s’est occupé avec son équipe de démonter la ferronnerie qui retenait l’ensemble des vitraux de Notre-Dame de Paris. Il a accepté de répondre à nos questions.

 

Il y a 6 mois, Notre-Dame de Paris prenait feu. Quelques jours après, votre équipe intervenait sur place pour lui venir en aide…

« J’ai appris comme tout le monde la nouvelle par les médias classiques, et nous avons suivi cela toute la soirée. Face aux images, j’ai eu un réel sentiment de stupeur et d’impuissance…
On m’a appelé le lundi de Pâques, donc le lundi suivant, pour me demander d’intervenir avec mon équipe. Le mardi, une réunion a eu lieu pour définir le processus à suivre. Le jeudi matin, mon équipe était déjà sur les lieux, prête à agir.
Je n’étais pas sur place le jeudi matin, mais mon équipe m’a rapporté un véritable sentiment de désolation face à l’ampleur des dégâts... »


Vous n’avez pas hésité à répondre à l’appel d’urgence pour Notre Dame…

Je voulais y aller et mon équipe aussi. Nous n’avons ressenti aucune obligation, c’était une volonté. Ce qu’on aime, c’est la complexité, l’urgence et le challenge. Notre Dame représentait un réel défi et nous avons été heureux de pouvoir aider.

Pourquoi avoir enlevé les vitraux ?

 « Les vitraux ont été enlevés car la prochaine grande étape des travaux va être de vérifier les voutes ! Il va falloir enlever tous les débris qui leur sont tombés dessus.

Il est très important de savoir à quel degré la pierre et les joints ont été atteints. Pour effectuer cette vérification, vont être installés des planchers au-dessus et en dessous des voûtes. Et pour poser ces planchers, nous avons besoin de l’encadrement des fenêtres pour installer les poutres. Nous avons donc dû enlever les vitraux des encadrements de fenêtres.

Il faut savoir qu’un vitrail est composé de verre et de plomb. Cela est relativement « mou » et fait au maximum un demi-mètre carré. Pour être assemblé et former les verrières que l’on connaît, ils sont placés dans des encadrements de fer. Huit maîtres verriers qui connaissent très bien leur travail sont venu enlever les vitraux. Nous les avons parfois aidés quand il y avait du fer à décoincer. Puis, nous sommes intervenus pour enlever toutes les ferronneries présentes sur chaque fenêtre, chaque ferronnerie était alors stockée dans une caisse réalisée sur-mesure. Elles attendent que soit lancé un appel d’offre pour qu’une entreprise puisse les restaurer et les remettre en place.

Enfin, nous avons encore des vitraux à enlever une fois que l’échafaudage qui a fondu sous les flammes aura été enlevé, mais ça, c’est un autre chantier…

Quelles sont les futures étapes de restauration qui attendent les vitraux et la ferronnerie ?

Comme dans la plupart des cathédrales, il y a des règles à respecter pour la restauration. La première est probablement la plus importante : c’est de réutiliser au maximum de la matière première ancienne. Donc on démonte avec soin toutes les ferronneries, car elles vont être replacées par la suite sur la même fenêtre qu’à l’origine. C’est aussi pour cela que chaque ferronnerie est stockée dans une caisse qui lui est propre, il n’y avait pas de standard à l’époque. Il faut donc faire des relevés précis de distance.

Une fois que la ferronnerie arrivera dans un atelier, elle devra être remise en parfait état. Si elle a été abîmée, elle sera aussi traitée contre la corrosion. Ce n’est qu’ensuite qu’elle pourra être remise sur sa fenêtre d’origine afin de recevoir à nouveau ses vitraux. Chaque vitrail va être nettoyé et restauré par des maîtres verriers.

Il est fort possible qu’on décide d’installer à Notre Dame un système de vitrage de protection, cela signifie que l’on décalerait de quelques centimètres vers l’intérieur la ferronnerie ancienne. On y installerait ensuite, sur la partie extérieure, une ferronnerie contemporaine avec un vitrail contemporain plus résistant qui sera un rempart contre toutes les agressions que peut subir le vitrail ancien. Ce vitrail ancien sera tout de même remis en place et visible de l’intérieur. Cela a été fait à Chartres notamment, mais il est encore trop tôt pour dire si cela sera fait à Notre-Dame.

Pourriez-vous nous parler du métier de ferronnier ?

Vous savez, c’est un métier qui a évolué. Avant, je dirai pour ceux qui ont 55 ans et plus, on devenait ferronnier parce qu’on n’était pas très doué à l’école… Puis pendant une dizaine d’années, ce métier n’attirait plus.

Désormais, pour ceux qui ont moins de 45 ans, je pense que c’est très souvent un choix et une passion. On a des profils universitaires qui au bout de 5 années d’études se sont rendu compte que ce qu’ils voulaient faire dans la vie, c’était ça, et contre l’avis de leur famille parfois, ils se sont reconvertis.

Quelles études faut-il faire pour devenir ferronnier ?

En ce qui concerne les études, il faut déjà étudier le métal en faisant un CAP de serrurier métallier, puis on va pouvoir se spécialiser avec le CAP ferronnerie d’art et le Bac pro du même nom. Enfin, il y a la possibilité de faire ce qu’on appelle un BMA Ferronnier d’Art. Mais tout le monde ne va pas jusque-là, certains s’arrêtent au CAP de ferronnier d’Art et travaillent très bien. C’est un métier où ce qui compte avant tout : c’est la passion.

Quant à la qualité principale, c’est bien sûr la motivation, il faut être heureux de ce qu’on fait.


L’entreprise La Forge d’Art Loubière est une structure de 15 personnes, fondée en 1971 : elle est composée de passionnés qui travaillent dans le respect des savoir-faire ancestraux. En 2013, elle a obtenu le label  « Entreprise du Patrimoine Vivant »  (EPV). Entreprise d’excellence, elle est souvent appelée pour travailler sur des chantiers historiques comme la Gloriette de Buffon au jardin des Plantes.

Elle est membre de notre club de mécènes de l’Anjou depuis 2011. En savoir plus sur les clubs de mécènes

 

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