Compte-rendu sur la journée "Donner, sauvegarder, s'émerveiller" à Saint-Gilles-du-Gard

5 avr. 2018

   Le 10 mars nous nous sommes rendus à la journée organisée par la ville de Saint-Gilles-du-Gard autour de l’abbatiale. Pour ceux qui n’ont pas eu la chance d’y assister, voici un bref résumé de ce que vous pouviez y apprendre.

La visite sur les échafaudages
   Il s’agissait là d’une occasion en or de pouvoir admirer de très près les sculptures de la façade de l’édifice, et plus spécifiquement celles situées en hauteur. La richesse des détails, la finesse des drapés, l’expressivité des corps et des visages ainsi que les restes de polychromie font de cette façade un véritable bijou de l’art roman ! Vous pourrez y jeter un coup d’œil avec les photographies du diaporama.

Première conférence : La restauration des sculptures de la façade de l’abbatiale, par Agatha Dmochowska Brasseur, restauratrice à l’Atelier Bouvier.
   Au cours de cette conférence, Mme Dmochowska Brasseur a pu nous expliquer en détail les différents procédés de restauration utilisés sur la façade ouest de l’abbatiale.

La première étape consiste tout d’abord à :
- Tuer les organismes vivants endommageant la pierre, grâce à l’application d’un biocide. Cette intervention est délicate car certaines parties étaient si fragiles qu’elles n’étaient tenues ensemble que par l’action des salissures.
- Dépoussiérer la pierre
- Installer un système anti-pigeon
- Mettre en œuvre des pré-consolidations, injections et insérer des solins dans la sculpture

Il a été ensuite nécessaire de définir un protocole d’action. Une méthode de nettoyage différente fut déterminée pour chaque portail car tous ne présentaient pas la même problématique. Il a été ainsi présenté au public de nombreuses techniques de restauration dont quelques exemples sont cités plus bas.
En outre, cette campagne de restauration permit de mieux évaluer la polychromie de la façade qui s’est avérée plus importante que prévu. Différentes patines se sont formées ou furent appliquées au cours du temps. Par exemple, au 17ème siècle un enduit de couleur noire fut employé pour homogénéiser les nouvelles sculptures avec la pierre originelle noircie par les salissures. Suite aux travaux de restauration, cette patine a été enlevée et remplacée par une couche ocre.

Exemples de vocabulaire technique :
- Injection : elle peut être pratiquée pour diverses raisons, telles que colmater des trous, renforcer la cohésion de la pierre, etc. Il peut ainsi s’agir d’injection de coulis minérale, de résine, etc.
- Microsablage : technique de micro-abrasion par projection d’air et de poussières contre la pierre pour la débarrasser de la saleté en surface.
- Laser : émission d’onde infrarouges vers la pierre qui, par action mécanique, thermique et chimique, provoquent l’éjection des salissures ;
- Compresses : de composition variée (laine de roche, argile, ...), elles sont posées sur la roche pour ramollir et décoller les salissures, ou encore pour absorber les matières grasses.
- Biocide : produit à base d’ammonium et d’eau appliqué au pinceau ou pulvérisé pour supprimer les colonisations biologiques (lichen, champignons, ...).
- Cyclododécane : produit utilisé pour la consolidation, le renforcement ou la protection du support. Comme il se volatilise à température ambiante, il est très pratique comme solution temporaire, le temps que les restaurateurs usent d’autres mesures pour sauvegarder la pierre.

Pour en savoir plus sur les techniques de restauration de la pierre, cliquer sur les liens suivants :
Les dires de l’architecte des Bâtiments de France de l’Eure – Les Essentiels
Guide sur les techniques de conservation de la pierre
Le processus de sublimation du cyclododécane

Deuxième conférence : Archéologie et histoire de l’art de la façade sculptée de Saint-Gilles, par d’Andréas Hartmann-Virnich, professeur à Aix-Marseille Université, responsable scientifique des recherches archéologiques de l’abbaye de Saint-Gilles.
   L'intervention de M. Hartmann-Virnich fut riche en détails ! Elle couvrit à la fois la façade ouest de l'abbatiale et son plan, et introduisit des comparaisons avec d'autres édifices qui permirent de l'inclure dans une certaine période de l'histoire de l'art.

   Le plan de l'abbatiale est en lien direct avec l'importance du pèlerinage de saint Gilles au 12ème siècle. Le chœur à chapelles rayonnantes, qui aujourd'hui n'est plus, permettait ainsi de faciliter la circulation d'une foule importante dans l'édifice. Ce type d'organisation n'est pas local et fut probablement inspiré d'édifices antérieurs d'autres régions ; il se retrouve par exemple à la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, autre lieu important de pèlerinage.
Grâce aux dons importants issus de ces nombreuses visites, Saint-Gilles a pu ainsi construire l'abbatiale actuelle et la décorer de multiples sculptures, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur, mais aussi dans d'autres bâtiments tels que le cloître.

   Les sculptures de la façade ouest de l'abbatiale de Saint-Gilles annoncent l'art gothique. Un intérêt particulier est porté au réalisme, notamment concernant les drapés avec la retranscription de l'impression de pesanteur. Cette tendance pourrait par ailleurs témoigner de diverses influences, celle de la sculpture gréco-romaine mais également celle des peintures de manuscrits médiévaux. L'importance des détails portée sur de nombreux éléments – toitures des maisons, chaussures, robes, décors, etc – augmentent encore le réalisme de ces sculptures. Des incrustations de la vie quotidienne ancrent d'autant plus les scènes dans la réalité : dans l'épisode de l’achat des aromates par les saintes femmes, les pièces représentées s'inspirent de monnaies réelles de l'époque, insérant ainsi l'économie locale dans l'histoire biblique.
De plus, des traces de peintures à différents endroits des sculptures montrent que celles-ci étaient peintes. À cela se rajoute la polychromie créée par l'utilisation divers matériaux : des roches aux coloris différents sont présentes, des tiges métalliques dessinent les pupilles des yeux, certains habits sont ornés de pâte de verre, …
Parfois le réalisme est abandonné au profit de l'expressivité des personnages, qui devient alors exagérée pour transmettre un message. Les physiques sont ainsi mis au service de la morale et les proportions se distordent pour donner un visage laid aux mauvais contrastant avec la beauté des bons.
Plusieurs styles sont présents dans cette façade, indiquant le travail de différents sculpteurs. Parmi eux, le fameux Brunus, dont la signature se retrouve sur certaines figures, pourrait avoir participé à leur conception, même si aujourd’hui il est encore incertain s'il était artiste ou commanditaire.

   Si la façade ouest de l'abbatiale est considérée comme un véritable trésor de la sculpture romane, elle requière d'autant plus d'attention par les différentes péripéties qu'elle connut au cours du temps. Cette série d'événements fâcheux commença dès le 12ème siècle avec l'apparition de fissures, dont l'une plus importante que les autres qui divisa la façade en deux. Il semblerait que cela fut causé par des problèmes de stabilité, dus en partie aux fondations qui intégrèrent des vestiges de monuments précédents. Ces derniers provoquèrent un affaissement de terrain qui, combiné à une instabilité structurelle du sol, entraînèrent des mouvements continus dans la maçonnerie. Malgré des mesures compensatoires pour essayer de contrer ces problèmes, le chantier dut être mis en pause pour un certain temps, et l'organisation générale de la façade fut modifiée. Le projet d'un protiro (édicule construit devant l'entrée principale d'une église) fut abandonné, laissant des marques dans l'agencement des assises, et certains éléments du décor présentent des incohérences qui furent soit laissées telles quelles soit grossièrement masquées.
Les sculptures de la façade ouest furent également victimes de dommages causés par la main de l'homme. Les Guerres de Religions laissèrent des séquelles qui ne furent que partiellement amoindries au 17ème siècle, et durant la Terreur les têtes de nombreuses figures furent bûchées par ordre du curé converti au régime révolutionnaire.

   Ainsi la façade ouest mais également le reste de l’abbatiale connurent de nombreux changements aux cours des siècles. Aujourd’hui des études permettent de mieux comprendre son histoire mais des questions perdurent, notamment à propos de la datation de la façade. En outre, l’analyse des sculptures a permis d’établir des comparaisons avec des ouvrages présents sur d’autres édifices, inscrivant ainsi ces sculptures dans une tendance présente à l’échelle de plusieurs pays au 12ème et 13ème siècles. Ainsi, les sculptures du jubé de la cathédrale de Modène, en Italie, malgré une interprétation différente de certains éléments, présentent des similitudes avec celles de Saint-Gilles au niveau de l’organisation.

   Même si cette journée s'est essentiellement concentrée sur la façade ouest et ses sculptures, il a été rappelé au public que le chantier ne se limitait pas à cette zone. En effet, une intervention plus vaste englobe les aménagements électriques, les maçonneries intérieures, l'ancien chœur et le cloître.

   Le chantier de la façade a duré un an – de février 2017 à février 2018 – et la commune s'apprête maintenant à entamer la suite des travaux. Ceux-ci concernent le perron ainsi que les sculptures du portail central qui nécessitent davantage d'attention.

Si vous souhaitez en apprendre plus sur l'abbatiale de Saint-Gilles-du-Gard, vous pouvez vous rendre sur le site de Persée où se trouvent de nombreux articles sur le sujet. Celui écrit par Heike Hansen, La façade de l’ancienne abbatiale de Saint-Gilles-du-Gard, vous expliquera en détail les problèmes structurels que rencontra la façade ouest dès le 12ème siècle.

Médias