Des femmes et des hommes au service du patrimoine : Témoignage de la propriétaire de la cour des Aulnays

24 oct. 2019

Parce que le patrimoine n'est pas seulement une histoire de belles pierres et de projets passionnants. Nous vous proposons un article pour vous présenter une propriétaire engagée pour la sauvegarde de son « paradis ». Depuis 2011, Geneviève Karlsson se bat quotidiennement pour sauver la cour des Aulnays.

Tout d’abord merci Geneviève d’avoir accepté de témoigner. Pourriez-vous en premier lieu nous parler de votre histoire ? Comment avez-vous découvert la cour des Aulnays ?

Je suis originaire de Suède, j’ai grandi à la campagne et je suis arrivée en France à Nantes à l’âge de 15 ans. Par la suite, j’ai réalisé mes études et passé ma vie en ville pour des raisons professionnelles. Cela me paraissait compliqué de partir à la campagne même si je rêvais d’y retourner… Pendant 30 ans, j’ai dû rester dans un appartement en ville.

Un jour, avec mon compagnon, nous avons fini par nous décider ! Nous voulions acheter à la campagne. Nous avons commencer à chercher et avons trouvé cette annonce sur internet qui décrivait brièvement la ferme des Aulnays et trois photos. Cela a piqué notre curiosité. Nous y sommes allés et nous avons tous les deux eu un coup de cœur pour le lieu... 
Mais à ce moment-là, c’était bien trop cher pour notre budget... Nous avons du laisser tomber et on avons commencé à chercher ailleurs. 

C'est finalement plus tard que nous avons décidé de nous associer avec le frère de mon compagnon et son amie. Nous avons cherché à nouveau, et avons regardé si la ferme des Aulnays était toujours en vente : c’était toujours le cas! Nous avons fait une offre en espérant qu’ils acceptent et cela a fonctionné. Donc nous sommes devenus en 2011 les heureux propriétaires de cet endroit.

Vous dites que vous avez eu un coup de cœur pourriez-vous nous parler de votre lien avec ce lieu.

Ici, c’étaient les retrouvailles avec mes premières amours : à savoir la campagne, la nature, les animaux…. Enfin, c’est la vie dont j’avais toujours rêvé en fait ! 
Et puis je rêvais d’un grand bâtiment, mais aussi un grand terrain, là nous avions 5 hectares et dessus un étang, qui est très préservé au niveau naturel, donc c’est magnifique. Les bâtiments sont impressionnants, ils ont un cachet extraordinaire. Je me sens protégé, mais sans être étouffé. Et depuis huit ans, j’ai des visiteurs presque tous les week-ends qui s’arrêtent par curiosité. Alors que c’est un lieu assez perdu. 

Je vis des moments assez magiques, par exemple, quand on a découvert sur une poutre la signature des charpentiers datant probablement du XVe siècle, on a la sensation de voyager dans le temps.

Pourquoi c’est important pour vous de le préserver ? A quoi servira ce lieu après la restauration ?

Pour moi, tel que j’entends le patrimoine, je n’ai pas du tout la sensation d’être propriétaire. Je me sens responsable de ce lieu. Il est évident que jamais on ne fera aucun aménagement qui puisse dénaturer cet endroit, c’est notre devoir de préserver et de transmettre aux générations futures.
Il en est de même pour l’environnement, on se doit de le préserver, de l’enrichir et d’essayer de faire mieux, mais certainement pas pire que les générations d’avant.
C’est marrant parce qu’il y a un côté patrimoine public, bien que ce soit une propriété privée. C’est pour cela que ça m’a toujours semblé évident et important d’ouvrir au public, le plus rapidement possible.

J’en ai appris sur l’histoire du lieu, en faisant beaucoup de recherches. Vous savez, ce n’est pas Chambord ou Notre-Dame de Paris, mais c’est un lieu qui a traversé six siècles d’histoire, et cela est un témoignage de l’histoire locale. Il n’y a pas d’exotisme, mais c’est bien préservé, tout comme la biodiversité sur les cinq hectares. Et pour moi, c’est très important de préserver cela pour le transmettre aux générations futures. 
Donc j’aimerais faire des animations autour de l’histoire pour faire connaître toutes les recherches que j’ai pu faire autour de ce lieu.

Le but de ce lieu, c’est sauvegarder, mais aussi animer. Quand on arrive au milieu de ces bâtiments anciens, on ne peut s’empêcher d’imaginer la vie qu’il y a eu ici. Ce sont les bâtiments les plus anciens de la commune. Le but est aussi de recréer une forme de vie collective ouverte sur l’extérieur. Et en même temps protéger et préserver la nature.

J’aimerais en faire un éco-lieu à part entière. C’est-à-dire avec des toilettes sèches, faire le tri des déchets au maximum, composter, etc. Mais aussi créer une vie qui ait le moins d’impact possible sur l’environnement. Donc en essayant d’allier économie et écologie, en devenant autonome au niveau électricité, alimentaire et eau. Et j’aimerais en profiter pour faire connaître ces avancées au grand public. 
Donc mes buts sont de sauvegarder, de transmettre et d’animer… La transmission du savoir est très importante, et ce lieu peut accueillir beaucoup de publics différents autour de thèmes différents.

Pourriez-vous nous parler des joies et des difficultés face à ce défi. 

Mes joies furent de réussir à mettre en place ici un projet qui me ressemble et qui est en accord avec mes valeurs. Réussir à m’en sortir sans faire de compromis au niveau de l’éthique notamment écologique. Joie d’avoir ce pouvoir de choisir ma vie et d’avoir ce terrain de jeu incroyable. Toutes ces expériences sont tellement enrichissantes. 
L’accueil du public est aussi une très grande joie, pouvoir transmettre mes valeurs et mes connaissances. Une aventure avec une telle intensité, c’est grisant. Et puis j’ai eu tellement de rencontres exceptionnelles. Cela est très riche humainement.

Pour mes difficultés, j’ai dû batailler contre la mairie pour que les dépendances puissent avoir d’autres vocations que celles de bâtiments agricoles. Donc monter un dossier autour de l’urbanisme de la préservation et de la sauvegarde du patrimoine, et du patrimoine naturel.

À partir de 2013 la vie a fait que je me suis retrouvée seule pour gérer le projet, cela a été une grande difficulté : financièrement, mais aussi pour être dans l’action. Décider une chose c’est facile, la réaliser seule, cela peut être plus ardu. Il y a eu des moments très durs, j’étais dans une précarité totale et en même temps chaque petite victoire, chaque personne qui est arrivée ici et qui m’a dit « j’aime votre projet », cela m’a réchauffé le cœur et reboosté à chaque fois. 
Après je n’ai pas le droit à l’erreur, si ce projet s’arrête… Je perds tout ! Cela est usant, j’aimerais bien entamer un chapitre un peu plus serein, si on arrive à l’objectif du crowdfunding.


Pourriez-vous nous raconter ce « quotidien » ?

Le quotidien c’est beaucoup d’improvisation. Aujourd’hui, j’essaie de chapeauter l’ensemble, car je me rends compte que je ne peux pas faire tous les chantiers seule. Je dois gagner ma vie à côté, donc dès que j’ai un instant de libre, je m’y consacre.
Je suis traductrice freelance donc je travaille et à chaque visite, je mets mon travail de côté, je m’arrête. 

L’été est une période intense, car le lieu est loué, mais on a aussi des chantiers avec des bénévoles, et des visiteurs qui veulent découvrir l’endroit, il y a aussi le potager à gérer avec toute la production. Et forcément, c’est la période où j’ai le plus de traductions. Donc j’ai souvent trois journées en une. 

L’hiver, c’est beaucoup plus calme, mais les conditions de vie ne sont pas idéales. Je chauffe très peu car je ne peux pas me le permettre financièrement et c’est très mal isolé. Donc c’est rustique, mais on s’y habitue et c’est une sobriété tout à fait salutaire, j’apprécie ma vie avec des joies très simples.

Lors de votre découverte de la sélection pour la mission Stéphane Bern : quelle réaction après avoir appris la sélection de votre projet ?

J’étais très très heureuse bien sûr !!!  C’était une très grande étape franchie. Bon pour l’instant cela n’a pas changé concrètement ma situation de vie, car j’ai besoin qu’on arrive à l’objectif du crowdfunding pour toucher l’argent des bonus et pouvoir faire de grands travaux. 
Vous savez, c’est un projet atypique, donc au niveau des circuits officiels, cela a été très laborieux et difficile. Une sélection comme celle-là c’est aussi une reconnaissance. Une validation de l’intérêt historique et patrimonial de ce lieu. Et j’ai senti que dans le regard des gens du coin, cela change. J’ai gagné en crédibilité et cela confirme plus mon projet que des heures de discours que je pourrai faire moi-même.

En quoi cela est-il utile pour faire connaître votre projet ?

Les premiers articles nationaux ont fait leur petit effet, comme quand la liste a été annoncée. Après, depuis six ans nous avons déjà fait une centaine de concerts et nous avons eu beaucoup d’animations. Et cela a toujours été bien relayer dans la presse locale. 
Mais je pense que si le crowdfunding fonctionne cela sera encore un plus grand avancement. Soutenir le projet

Pourriez-vous nous parler des activités que vous organisez ?

Alors je vais vous parler des diverses activités. Mais il faut savoir que si elles permettent de gagner en notoriété, très peu en réalité aide au financement. 

Par exemple, pour moi, c’était important d’organiser des événements culturels, notamment dans la chapelle où je veux pouvoir accueillir spectacles, concerts, expositions, conférences… Je pensais que cela me rapporterait de l’argent, mais en fait, non, c’est beaucoup de temps pour peu de bénéfices. En revanche, cela rend le lieu vivant, et donne du sens au projet. Cela m’a aussi permis de faire connaître le lieu, avec par exemple des artistes qui ont amené leur public. Certaines personnes ont gagné des places pour venir voir un concert ici. 

On a eu un festival autour de la radio et du son, cela a donné ensuite un reportage pour France Culture tourné ici. 
Donc beaucoup de personnes qui sont venues et qui en ont parlé. 

J’essaie de communiquer sur les réseaux sociaux. Autour des activités que je propose et de tout ce qui a lieu ici. 

Et au fur et à mesure, je découvre de nouveaux projets, je me lance dans des choses qui n’étaient pas forcément prévues au début. Comme l’échange de graines et de plante, ou des animations sur un mode de vie autonome. 
Il y a aussi l’organisation des chantiers participatifs sur la maçonnerie, l’enduit, les clôtures pour les animaux, etc. 

Les personnes qui connaissent savent qu’elles peuvent venir n’importe quand, car je suis toujours là. 

C’est aussi un lieu où j’accueille beaucoup d’animaux, j’ai accueilli plusieurs rescapés, et des amitiés inter-espèces qui se développent. Par exemple, mon canard et mon labrador s’entendent extrêmement bien. Et j’ai une vidéo qui a fait 5 millions de vues, au niveau international. Une entreprise qui travaille pour les documentaires animaliers de la BBC à Londres qui est venue filmer mon canard et mon chien. Et cette vidéo sera diffusée début 2020.

Il y a eu un workshop avec le photographe Alain Laboile ici, il est mondialement connu et son travail est exposé dans la collection permanente du musée français de la photographie. Il a décidé d’offrir une de ses photographies pour aider au crowdfunding et cette photo est à l’heure actuelle aux enchères.

Quelle est votre source de motivation principale ?

Le plus important pour moi et ma plus grande réussite c’est d’avoir atteint la vie très simple don je rêvais. L’essentiel c’est de faire des choses pour lesquelles je crois, et vivre près de la nature avec mes animaux qui sont heureux. C'est aussi le fait de pouvoir mettre en pratique mes valeurs et mes idées le plus possible, croire en ses rêves et les vivre ! 

 

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