Victor Hugo, quand la littérature vint sauver l’architecture

10 févr. 2020

Entretien avec Sébastien Mullier, enseignant en Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles, docteur en littérature française du XIXe siècle, historien d'art indépendant.

Quel rôle a joué l’œuvre de Victor Hugo dans la sauvegarde de Notre-Dame de Paris ?

Par son succès, le roman de Hugo, "Notre-Dame de Paris. 1482", publié à partir de 1831, a puissamment contribué à la réhabilitation et à la sauvegarde de l’architecture gothique en France : en 1843, sa lecture inspira notamment l’idée d’une restauration de la cathédrale de Paris, restauration qui se fit sous la direction d’Eugène Viollet-le-Duc, qui fut à la fois maître du chantier de 1845 à 1863 et illustrateur du roman de Hugo dans l’édition Hugues en 1877.

A quoi ressemblait Notre-Dame de Paris au moment où Hugo publie son roman en 1831 ?

En France, des premières aux dernières décennies du XIXe siècle, le patrimoine des monuments médiévaux – sacrés ou profanes – a été considérablement altéré, défiguré voire anéanti, victime de la démolition, du vandalisme ou de la restauration infidèle ; ainsi, en 1840, la cathédrale de Paris n’était plus que l’ombre d’elle-même, amputée de ses statues de rois et de ses vitraux, de sa flèche et de son tympan ouest, dégradée par les siècles, par les fanatiques du goût antique ou par les Révolutionnaires français… Vers 1830, il avait même été question de raser la cathédrale !

Le projet de Victor Hugo était-il de « reconstruire » la cathédrale par la littérature ?

Tout à fait. Hugo considérait les restaurateurs comme infidèles et traîtres : « reconstruire » consistait selon lui à détruire et à commettre « un lourd anachronisme de pierre ».

Dans le cas de l’écrivain, en revanche, reconstruire consiste à « réparer pour le lecteur cette admirable église de Notre-Dame de Paris » ; dans quel but ? Donner une idée de la cathédrale telle qu’elle fut jadis. Il s’agit de donner une seconde vie à l’architecture, dans l’encre et le papier du livre comme dans l’esprit du lecteur.

Dans les premières éditions de Notre-Dame de Paris, le texte de Hugo était accompagné de nombreuses illustrations. Comment était représentée la cathédrale de Paris dans ces œuvres ?

Au XIXe siècle, l’illustration a contribué à reconfigurer le portail de la cathédrale gothique, en le conduisant de sa forme médiévale et triangulaire, l’ogive, à une forme moderne et quadrangulaire. Le dessin, qu’il soit de Célestin Nanteuil, à gauche, ou d’Aimé de Lemud, à droite, opère une synthèse entre le dehors et le dedans, entre l’architecture extérieure – la façade – et l’architecture intérieure – le retable, le cachot ou la crypte… Ouvrir le livre revient donc à ouvrir une cathédrale, physiquement et concrètement.

Au gré des éditions – Renduel en 1832, Perrotin en 44 ou Hugues en 77… –, le livre imprimé et illustré réalise sur le plan matériel, noir sur blanc, les idées que Hugo avait formulées sur le plan théorique dans son roman, notamment la synthèse rêvée entre le visible et le lisible, l’architecture et la littérature.

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