Notre-Dame de Paris: portrait d'artisan

22 juil. 2020

Julien Le Bras : « La solidarité, la passion, le savoir-faire et le goût du challenge font la force et la beauté de notre métier »

 

Je suis Julien Le Bras, président de l’entreprise Le Bras Frères depuis 2015. Le Bras Frères a été fondée par mon grand-père en 1954 puis dirigée par mon père et ses quatre frères. C’est donc une histoire de famille, à laquelle je suis lié depuis toujours. Tout petit, je jouais déjà dans les chutes de bois et les copeaux ! Je me suis très tôt intéressé au savoir-faire de l’entreprise, qui s'étend de la pierre de taille à la couverture en passant par la charpente. En 2008, après un bac scientifique et un DUT génie civil, je rejoins l’aventure familiale. Sept ans après, l’entreprise fait le pari de la jeunesse : à 27 ans, je prends la présidence du groupe !

Notre histoire avec Notre-Dame débute en 2009 ; nous sommes alors mandatés par la DRAC Île-de-France pour rénover les crêtes de faîtage de la cathédrale. Le chantier consiste à réparer ou remplacer les crêtes qui étaient trop endommagées sur la nef et sur le transept Nord. En 2018, nous avons l’immense fierté de décrocher le marché de la restauration de la flèche de Notre-Dame de Paris, sur trois lots : l'échafaudage, la charpente et la couverture.

 

Et puis, en avril 2019, tout bascule. La nuit de l’incendie restera gravée à jamais dans ma mémoire. Alerté par des appels téléphoniques à répétition, je quitte une réunion précipitamment et découvre alors les images, diffusées en continu par toutes les chaînes d’information, des flammes qui dévorent la flèche. Je prends immédiatement des nouvelles de mes équipes, heureusement en sécurité, puis file en voiture vers Paris avec mon père. Dès le lendemain matin, nous nous rendons sur le site de la cathédrale et nous retroussons les manches car il n’y a pas une minute à perdre. En seulement 24 heures, et dans un chaos indescriptible, nous parvenons à sécuriser le pignon nord, grâce à une note de calcul griffonnée sur les marches du parvis, et 40m3 de bois envoyés sous escorte policière par l’un de nos fournisseurs depuis la Suisse. Nous sommes alors missionnés par le Ministère de la culture pour les travaux de dépose, d’évacuation et de reconstruction de Notre-Dame, que nous assurons aux deux tiers.

 

C’est le début de mois intenses de travail, où chacun donne le meilleur de lui-même, sans compter ses heures ni écouter sa fatigue, malgré la pression des medias. Une centaine de salariés d’Europe Echafaudage et Le Bras Frères s’activent semaines et weekends, loin de leur famille, soutenus par l’émulation et l’immense fraternité qui règnent alors sur le chantier. Renforcement des pignons nord, sud et ouest en une dizaine de jours, installation de poutres en lamellé-collé au-dessus de la bâche provisoire, construction de cintres pour renforcer les arcs-boutants et certaines voûtes, installations d’équipement de chantier (bungalows, chaufferies, installation électriques…), grutage, mise en place d’un parapluie coulissant pour permettre aux cordistes d’évacuer les gravats… la liste des opérations réalisées est longue ! Et ce n’est pas fini. Il nous faut maintenant rattraper le retard pris avec la Covid et la fermeture du chantier.

Finalement, la reconstruction de Notre-Dame nous a fait plus que jamais prendre conscience de ce qui fait la beauté et la force de notre métier : la solidarité, la passion, le savoir-faire et le goût du challenge. Ce sont ces valeurs qui nous animent au quotidien et nous ont permis, depuis un an, de surmonter les difficultés et de gagner la confiance des donneurs d’ordre. Mon rêve pour l’avenir ? Ajouter à la longue liste des sites d’exception que nous avons restaurés – cathédrales d’Amiens, Poitiers, Strasbourg et Reims, Panthéon, colonne Vendôme, chapelle royale du château de Versailles… – la restauration d’une certaine flèche… la flèche de Notre-Dame de Paris !