Un très bel article sur le château de Marsillargues dans Historia !
Article publié le 15 janv. 2026 dans Historia.fr
par Pierre-Louis Lensel
D’abord associé à la figure controversée de Guillaume de Nogaret, puissant conseiller de Philippe le Bel, le château de Marsillargues (Hérault) a connu d’importantes transformations au fil des siècles. Devenu un joyau local de la Renaissance et de l’Époque moderne, il a subi bien des épreuves. Frédérique Jefferys, adjointe à la culture et au patrimoine de la commune, propriétaire de l’édifice, revient sur son histoire et les enjeux de sa restauration.
*Historia – À quand remonte la riche histoire du château de Marsillargues ?*
Frédérique Jefferys – Le moment décisif a lieu au début du XIVe siècle. Il est lié à la relation étroite entre Philippe le Bel et l’un de ses plus fidèles conseillers et légistes, Guillaume de Nogaret. Celui-ci remplit bien des missions délicates à son service, dont, en 1303, le fameux épisode de l’attentat d’Anagni, au cours duquel il part en Italie intimider le pape Boniface VIII, en conflit avec la monarchie française. Même si cette affaire se termine par un relatif échec, puisque le souverain pontife, très affecté, meurt peu de temps après, Philippe le Bel entend récompenser son serviteur. Cela se traduit par deux séries de donations en 1304, dont celle du fief de Marsillargues.
Sur les bases d’un bâtiment existant, Guillaume de Nogaret y fait construire un château, entre 1305 et 1308. Il semble correspondre à un quadrilatère avec une tour à chaque angle. Il a toutefois très peu l’occasion de s’y rendre : il vit souvent auprès du roi ou est envoyé en mission dans des régions éloignées [parmi ses «dossiers» très sensibles, Guillaume de Nogaret est notamment célèbre pour son rôle très discuté dans l'arrestation des Templiers, en 1307, ndlr].
Que devient le château après la mort de Guillaume de Nogaret, en 1313 ?
Il faut attendre le siècle suivant pour qu’il connaisse une première évolution importante, lors de sa reprise par une descendante, Marguerite de Murat, épouse d’un certain Louis de Louet de Calvisson. Des changements structurels sont alors opérés avec l’ajout de bâtiments dont on ne possède pas les plans. La famille des propriétaires reste puissante au fil des générations : elle s’inscrit dans une grande fidélité aux rois de France et combat encore et encore à leur service.
Comment, après le Moyen Âge, la Renaissance imprime-t-elle sa marque sur le château ?
Un héritier, Jean de Louet, fait édifier la façade nord du château dans le style de la deuxième Renaissance française. Les artistes et artisans mobilisés donnent naissance à un chef-d’œuvre unique en son genre, éloigné de l’académisme du temps. Au premier plan, notamment, sont représentés des heaumes d’apparat qui célèbrent l’histoire de la famille ; des symboles renvoyant aux membres de la dynastie des Valois sont par ailleurs mobilisés – le porc-épic de Louis XII, la salamandre de François Ier ou le croissant de lune d’Henri II.
Pour comprendre le « sens » de cette façade extraordinaire, il faut la lire comme une carte de visite. Les Louet de Calvisson annoncent d’entrée à leurs visiteurs qu’ils forment une maison prestigieuse, au passé glorieux et intimement liée aux rois successifs. D’autres symboles, comme des couronnes de fruits et de légumes, très courants dans la France méridionale, rappellent la richesse du terroir et, en cela, la puissance foncière de la famille. Tout cela s’inscrit dans les logiques de concurrence entre les grands noms de la région.
À quel point le bâtiment évolue-t-il dans la suite de l’Époque moderne ?
Il faut noter qu’en 1622, le château est endommagé dans le cadre de conflits entre protestants et catholiques – sans que l’on sache à qui appartiennent les boulets responsables des dégâts. Cela implique des réparations pendant la fin du règne de Louis XIII – roi, qui, soit dit en passant, loge dans une chambre qui garde ensuite son nom, en marge de la signature de la paix d’Alès (1629)
La famille Louet de Calvisson poursuit son ascension dans les années qui suivent, accédant au titre de duc en 1644, à l’instigation d’Anne d’Autriche, mère de Louis XIV. Le château s’en ressent, à travers de nouveaux travaux de prestige. À la fin des années 1660, le corps de logis principal est étendu vers l’ouest et est doté d’un bel escalier d’honneur ; dans la décennie suivante, l’aile sud est construite, avec une façade Grand Siècle, édifiée par deux sculpteurs de Nîmes, Gabriel Dardalhien et Jean Cubizol, ainsi que le sculpteur Philippe Mauric. Elle est très flatteuse pour le roi, puisque ses victoires militaires y sont figurées, tout comme l’emblème du soleil.
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Au XVIIIe siècle, le duc Anne-Joseph de Louet se consacre beaucoup à la décoration intérieure de l’édifice, qui s’inscrit dans une vraie quête de raffinement. Des travaux ont lieu, dans les années 1750 et 1760, dans la salle à manger, avec la création de sa « grotte » (voir photo ci-dessus), dans la salle de billard et le salon d’apparat. En 1767, une grande galerie, dite « Louis XVI », est bâtie, créant un ensemble absolument splendide. Il est vraiment possible de dire que tout cela rappelle alors ce qui se fait à Versailles !
Que devient le château ensuite ?
Pendant la Révolution, il est plutôt préservé. Certes, en juillet 1792, des Nîmois viennent sur place pour s’en prendre aux symboles de la monarchie agonisante, mais ils sont arrêtés par la population locale avant de commettre des dégradations trop importantes. Les biens des Louet sont simplement mis sous séquestre. En revanche, après la période révolutionnaire, Jean-Antoine, le dernier duc, fait face à de grandes difficultés financières pour assurer la pérennité de ses biens.
Après sa mort sans héritier, le château passe à son gendre, Prosper de Calvière, plus capable d’entretenir les lieux. Mais son fils, puis ses deux filles, meurent à leur tour sans descendance. Il est amusant de noter que ces deux dernières, très pieuses, font des démarches pour obtenir le pardon du pape Pie IX pour les actes de leur lointain aïeul, Guillaume de Nogaret, lors de l’attentat d’Anagni – une plaque en témoigne encore dans l’église de Marsillargues.
Quoi qu’il en soit, le château, en 1896, passe dans une branche cousine – les Saizieu. Ce sont eux, après diverses tragédies familiales, qui finissent, en 1947, par le vendre à la commune [elle en est toujours la propriétaire aujourd’hui, ndlr].
Malheureusement, entretemps, une catastrophe est survenue pour ce très précieux patrimoine…
Oui, dans la nuit du 19 au 20 mai 1936, tout le corps de logis principal et la chapelle sont la proie d’un incendie. Cela comprend la grande galerie Louis XVI, la bibliothèque (avec les archives), l’escalier d’honneur, la chambre Louis XIII… Heureusement, les pièces situées à l’ouest du corps de logis et la façade Renaissance échappent, pour l’essentiel, au sinistre.
Le château peut-il être réparé après cela ?
La famille de Saizieu récupère ce qu’il reste des objets de valeur dans les bâtiments, puis elle finit, comme je l’ai dit, par céder le château. Jusqu’aux années 1960, dans ses parties endommagées, il reste sans toiture et ouvert aux quatre vents. Quant aux pièces utilisables du bâtiment, elles servent à divers usages : des logements sociaux y sont créés, un centre de vaccination ponctuel, des salles d’école dans l’ancienne salle de billard… Par ailleurs, à partir de 1949, des personnalités locales se mobilisent et ouvrent un musée, permettant notamment de présenter des éléments de patrimoine liés à l’histoire du château.
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De 1964 à 1996, plusieurs vagues de travaux ont lieu. L’argent manquant, on pare au plus pressé en consolidant l’existant ou en restaurant la façade Renaissance et les pièces les plus précieuses. Cette entreprise est relancée au début des années 2020, en lien avec la Drac, le département et la région. En 2022, nous avons la grande satisfaction de remporter 80.000 euros grâce au Loto du patrimoine de Stéphane Bern. C’est une grande aide, même si, bien entendu, nous aurions besoin de beaucoup plus pour tout remettre en état.
*Comment comptez-vous faire ?
Il faut faire petit à petit, avec les budgets dont on dispose, afin de ne pas surcharger les finances communales. En plus de la Mission patrimoine de Stéphane Bern, qui nous a aussi donné de la visibilité, une souscription est lancée auprès de la Fondation du patrimoine et, bien sûr, des mécènes seraient les bienvenus. Le château de Marsillargues a un potentiel immense pour l’avenir !